26 octobre 2013
Après le concert, Marie formait déjà un petit clan avec ses trois collègues qui étaient venus l'écouter. Dans la cour devant l'église où l'on avait rentré la voiture, ils discutaient pendant que Robin rangeait ses partitions. Il s'adressa à l'un d'entre eux et lui demanda, plein d'espoir sur sa réponse, ce qu'il pensait de la Sonate de Mendelssohn qui est un chef-d’œuvre méconnu de la littérature de piano et d'alto et pour lequel il militait depuis longtemps.
-Alors, qu'avez-vous pensé du Mendelssohn ?
-Oui, bon, c'est un concerto pour piano, en fait !
Robin fut atterré pas cette réponse stupide et laconique qui n'était pas à l'avantage de ce qu'il pouvait penser de ce musicien.
Marie, très affairée à parler avec l'une de ses collègues qui semblait avoir de plus en plus d'influence sur elle, ne vint pas en aide à Robin pour argumenter toute la beauté de cette œuvre et tout le bonheur qu'elle aurait dû avoir à la jouer avec celui qui partageait sa vie.
Mais, alors que Robin était tout à la joie d'avoir joué avec elle une si belle musique, Marie savait depuis longtemps qu'elle le quitterait à ce moment là.
Si influençable et parfois calculatrice que fut Marie, il était inimaginable pour Robin qu'elle eût été capable, elle seule, d'imaginer une rupture après ce concert. Comment elle, seule, malgré tous ses questionnements, aurait pu avoir la cruauté de vouloir toucher de cette manière à la fois l'homme, le musicien et celui qui était amoureux d'elle et de la musique qu'ils faisaient ensemble, comme un privilège extraordinaire de leur relation ? Pourquoi ne l'avait-elle pas fait avant ? Pourquoi n'avait-elle pas annulé ce concert qui, effectivement s'était préparé de manière difficultueuse, alors qu'elle en connaissait déjà l'issue et qu'elle devait répéter non seulement les œuvres avec Robin, mais également son scénario de rupture. Et quel malaise avait-elle éprouvé à le vivre ? Quel mécanisme conscient ou pas l'avait amené à reproduire probablement des situations de rupture et d'abandon vécues dans son enfance, des manipulations affectives, des exemples ignobles de comportement humain ? Que vengeait-elle en quittant Robin de la sorte ? Robin ne pouvait pas croire que cela ait été un pur calcul. Pourtant, il apprit par la suite que Marie disait volontiers depuis des mois et peut-être des années à des amis intimes du couple qu'elle n'avait aucun avenir avec lui, qu'elle n'aurait pas d'enfant avec lui et que son seul but était de faire une carrière, une belle carrière. Ces révélations montraient dans quelle impasse elle était, cependant qu'elle continuait sa relation avec un Robin totalement aveugle, désinformé, impréparé, juste impatient de pouvoir enfin organiser une vie stable avec la sécurité professionnelle que Marie venait d'acquérir.
Quelles que soient les origines de ce plan, ses entretiens avec son analyste ou plus probablement avec quelques collègues devenus confidents et amis, et qui prenaient une place considérable dans sa vie, Marie s'était bel et bien donnée cette date butoir pour rompre avec Robin. Il l'apprit quelques temps après d'une amie violoncelliste qui lui avait répété ses mots, alors que ses collègues s'étaient étonnés qu'à aucun moment du concert elle n'avait regardé son partenaire pour partager la musique ensemble, respirer ensemble, dire ensemble ces si belles confidences humaine : « J'étais déjà partie. » Et, à l'aune du désintérêt dont ses collègues firent preuve à l'égard de Robin lors du dîner qui suivi, il est plus que probable qu'ils étaient venus davantage pour la soutenir dans sa rupture que pour écouter les deux musiciens. Robin ne saura jamais ce qui a été dit alors qu'il était parti garer sa voiture et que Marie et ses collègues se rendaient dans un café. Elle n'était pas restée avec lui, elle avait, comme souvent depuis quelque temps, fait le choix de ses collègues. C'était à Paris, il faisait beau et cette soirée de mai était douce.
C. L. op. cit.